Je vous écris de Finlande

Pour changer. Je suis arrivée dimanche soir à Helsinki pour renouveler mon visa. La capitale finlandaise est à seulement 400km de St Petersbourg, mais c’est vraiment différent.

Déjà, c’est bête, mais ça me fait tout drôle de revoir des euros. Oh, et aussi : les gens parlent anglais ici (sous entendu = pas comme à Saint Petersbourg). Tous. Et bon, heureusement, car je ne parle pas finnois. C’est une langue vraiment spéciale, soit dit en passant. L’une des seules langues en Europe (avec le Hongrois, et probablement d’autres que j’oublie) qui ne soit pas indo-européenne. Du coup, tout, tout est différent. C’est très mignon, j’aime beaucoup les sonorités. Ca fait presque japonais, un japonais mâtiné de sons un peu gutturaux. Par exemple, bonjour se dit «hey», et au revoir «hey hey». «Merci» = «kiitos», et mon mot préféré jusqu’à présent, c’est «pikou», ça veut dire «petit». That’s cute, isn’t it? Oh, dans un registre un peu moins cute, un sac se dit «poussi». Haha.

Je comprends pourquoi certains de mes amis russes aiment tant la Finlande; c’est l’Europe, c’est progressiste, moderne, organisé, propre.

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Sur le toit

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La vue était à la hauteur du prix du café (filtre et dégueulasse), très élevé :  5,9 euros

Les gens sont polis, respectueux, ça change de l’atmosphère un peu chaotique de Saint Petersbourg. C’est reposant, oui. Un peu trop pour moi peut-être. Il y a ce petit truc fou qui fait défaut.

Etre ici me fait réaliser combien j’aime Saint-Petersbourg. J’aime la chaleur un peu brute de ses habitants, cette façon qu’ils ont de passer de «tu m’emmerdes à me demander où se trouve ce truc, qu’est-ce que j’en sais moi?» à «je vais t’aider à trouver ce truc, je ne sais pas trop où c’est mais je vais t’accompagner tiens, même si je vais dans la direction opposée, c’est pas grave, et… vous êtes ici pour longtemps au fait?». J’aime l’agitation des rues, le métro bondé, les jeunes militaires bardés de médailles, à tel point qu’on se demande s’ils ne les reçoivent pas dans des kinder surprise. J’aime me sentir toute petite à côté de ces bâtiments immenses, imaginer les illustres personnages qui ont arpenté les mêmes rues que je foule à mon tour.

J’aime voir des gens dans le métro vendre des cartes du monde, des portefeuilles ou des éplucheurs de patates.

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Ou d’autres, emballés dans une couette, vanter les saveurs du club Kebab.

J’aime les boutiques de souvenirs kitch, remplies de t-shirt avec Vladimir Poutine chevauchant un ours / en tenue de judoka / ou dans une quelconque situation épique. J’aime me poser le matin avec mon ordi et boire un latte dans une cantine végétarienne, et aller faire un tour l’après midi au marché, payer trop cher un livre tout délavé car j’ai été touchée par ce que me racontait le petit vieux qui le vendait.

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Le marché à Sennaya Plochad

J’aime regarder médusée les gens traverser tranquillement un passage à niveaux, barrières abattues et sonnerie retentissante. Je m’arrête un instant : il faut imaginer la scène. Une copine belge venue me rendre visite, et moi, toutes les deux choquées, les pieds dans la neige, attendant sagement que les barrières s’ouvrent et que la sonnerie cesse, et les autres, tous ; petits vieux en béquilles, maman et poussettes, traverser la voie ferrée, en regardant rapidement à droite à gauche, si jamais un train venait à se pointer. Ces gens sont fous.

J’aime la neige. J’aime observer les différents types de neige : il y a celle qui tombe rapidement, un peu comme de la pluie, et qui ne reste pas. Celle qui semble légère comme du coton, de gros flocons qui volent dans les airs et s’échouent lentement sur le sol.

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J’aime regarder les ponts gigantesques s’ouvrir pour laisser passer les bateaux, et être confrontée à ce terrible dilemme : rentrer avec le premier métro ou négocier la course en taxi? Chaque nuit, lorsque la Neva n’est pas gelée, c’est la même histoire. Les ponts s’ouvrent, et le centre ville se retrouve coupé des quartiers nord (où j’habite, évidemment). Plus on se rapproche de l’heure d’ouverture des ponts, plus le prix des taxis augmentent. Il ne faut pas se laisser berner «hé, j’habite ici, j’ai beau parler avec un accent, faut pas me la faire à l’envers, la semaine dernière, je suis rentrée chez moi pour la moitié du prix que tu me proposes».

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WTF?

Ce sont des petits rien, des situations absurdes, comme la fois où on a pris une photo avec ce chauffeur de taxi légèrement taré, qui prétendait mordicus que Catherine la Grande avait eu de nombreux amants, dont… un cheval. Si, si, je lui ai fait répété 4 fois pour être sûre de bien comprendre. J’ai même henni, histoire de. Il a confirmé. En revanche, j’ai fait quelques recherches, cette rumeur est sans fondements. 

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“non mais sérieux, qu’est-ce qu’il raconte, lui?”

J’aime voir deux petites vieilles s’embrasser sur la bouche pour se dire au revoir, à la soviétique. Imaginer leur vie quand elles étaient petites,  me demander «sont-elles assez vieilles pour avoir connu… Staline? Hmm. Assez en tout cas que pour avoir vécu sous Khrouchtchev»

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Je crois que je suis amoureuse. Je sais que ce pays est terrible ; terriblement inégalitaire, à la ramasse, sexiste. Tous les jours je vois des gens fouiller les poubelles en bas de chez moi, tous les jours je croise le regard triste de ces babouchkas, qui toute la journée, dans le froid, tentent de vendre un bouquet de fleurs fané, des légumes cultivés dans leur datcha, quelques baies. Mais je suis amoureuse, un peu aveugle certainement.

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Bienvenue en Russie

Je caresse depuis longtemps ce rêve un peu bizarre et carrément idiot d’être malheureuse à l’Est. Cette lubie est apparue à l’adolescence, probablement sous l’influence de lectures romantiques et du fait qu’on est un peu cons, quand on a 17 ans.

10 ans après, peu de choses ont changé. Je suis restée attachée au «spleen». Quand je visite un appart, je ne me dis pas «oh, quelle lumière, je vais me plaire ici» mais plutôt «j’aime bien cette fenêtre, je vais pouvoir mettre mon bureau à côté, et écrire mes élégies en regardant la pluie tomber».

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Cet été, lors de mes moments de doutes, quand une partie de moi se disait «non mais je suis bien là, non? Pourquoi je veux aller en Russie encore?», une vision me réconfortait : je me voyais marcher le long d’une Neva gelée, des larmes chaudes coulant sur mon visage, une bouteille de vodka à la main, vacillante, récitant les seuls vers de Pouchkine que je connais par coeur.

Bon, finalement, je suis plutôt heureuse ici. Point de sublime désespoir à l’horizon. J’ai à peine le temps d’ouvrir mon journal pour y coucher mes maux, et je n’ai pas rencontré de beau russe qui a fait chavirer mon coeur et l’a brisé en mille morceaux. D’ailleurs à ce sujet, si je peux tout de même me plaindre de quelque chose, c’est la proportion inégale de beauté selon le sexe : 4 filles sur 10 sont à tomber pour seulement… 0,5 garçon sur 10. Et encore. Oui, c’est assez terrible.

Pour le reste, c’est vraiment chouette. Je commence à avoir une routine, des habitudes et j’ai des conversations très intéressantes sur la météo avec le Paki l’Ouzbek du coin. Enfin, il m’est quand même arrivé des trucs un peu cocasses.

L’histoire qui suit ne va sans doute pas trop plaire à ma mère, mais bon.

J’avais plus ou moins arrêté de fumer cet été. Enfin, j’ai arrêté un mois, puis j’étais toujours «plus ou moins» en arrêt, et là, à 1euro50 le paquet, j’ai plus ou moins repris. Hum. Bref, j’étais en train de fumer une cigarette à la sortie d’un métro, quand un policier s’approche et me demande mes papiers. Je les lui donne, il me regarde, et me dit «vous savez qu’il est interdit de fumer ici». Effectivement, je me retourne, et je me rends compte que j’ai choisi le spot ultime pour m’en griller une : juste devant le panneau d’interdiction, et en dessous d’une caméra de surveillance. Youhou. Oui mais bon, on est dans la rue, tout le monde fume à la sortie du métro, puis on est en Russie, les panneaux d’interdiction ici, c’est un peu comme les limitations de vitesses ou les feux rouges, des trucs qu’il est conseillé de respecter, mais pas vraiment obligatoires, non?

Non. «Suivez-moi». Je suis donc ce policier, grand, jeune, les cheveux bruns sous sa chapka noire, des yeux bleus qui se regardent l’un l’autre (comprendre = il louchait carrément). Il m’emmène dans un petit local avec une cellule, me tient la porte (du local hein, pas de la cellule), me dit «après vous», genre «je t’arrête mais ça m’empêche pas d’être galant» et me demande d’un air enjoué «ah, et donc vous êtes de Belgique, vous aimez le sport?». Alors, là, je sais pas trop ce qui m’a pris, mais j’ai parlé d’un des seuls match de foot que j’ai regardé, celui où la Belgique a battu la Russie, lors de la dernière coupe du monde. Vu que mon russe est encore assez rudimentaire, ça donnait «le sport? non pas trop, mais je me souviens… La coupe du monde, l’année passée, vous savez, le match? Belgique gagne, Russie perd, hahaha». Dans sa tête, ça a du donner «attends voir qui va perdre maintenant, tiens, ha, ha, ha». Il me tend alors un gros livre et me demande «vous lisez le cyrillique?». Heu, da. Je lis. Y’a plein de mots que je ne connais pas mais je comprends en revanche très bien «métro» «fumer» «interdiction» «amende» et c’est à ce moment que je regrette d’avoir parlé de foot, et que je me dis que ça craint un peu cette histoire.

«Panimayétié?» («vous comprenez?»). Oui mais heu… je l’implore de mes yeux, je m’excuse, je le ferai plus, je savais pas (ça a bien marché une fois avec un contrôleur Stib, alors autant essayer), promis on ne m’y reprendra plus, d’ailleurs je vais arrêter de fumer, pour de vrai cette fois, pardon, pardon. «C’est 3000 roubles», qu’il me dit. Et là il me sort un formulaire de 4 pages, avec plein de trucs à compléter, des machins à signer, et devant mon regard d’effroi que ce document a provoqué, il m’explique un truc, très vite, le regard un peu fuyant. Moi évidemment je ne comprends pas tout de suite, je lui demande de répéter, je crois alors comprendre qu’il y a «moyen de s’arranger» mais j’ai un peu peur qu’il me sorte un autre bouquin avec les mots «tentative de corruption d’un fonctionnaire, 6000 roubles», alors j’ouvre grand les yeux, je fronce les sourcils, je fais «heuuu…». Il prend un air un peu exaspéré (ces étrangers ne comprennent vraiment rien à nos coutumes), répète plus lentement et finit par me demander si je suis d’accord. Mhh, 2000 roubles, ça fait presque 30 euros, pff. L’innocence, le «je le ferai plus» n’a peut-être pas marché, essayons la pitié : «non mais moi je suis volontaire, vous savez, faut pas croire que j’ai de l’argent, hein». «Bon allez, combien serait acceptable selon vous?» Instant délicat. Ne pas dire trop, ne pas dire trop peu. «500 roubles?». Allez, davai, mets-ça dans le tiroir et je te rends ton passeport. 

Je ne sais toujours pas ce que je trouve le plus surprenant : avoir réussi à marchander mon pot-de-vin, ou me faire ensuite raccompagner par ce flic, qui le plus naturellement du monde, me souhaite une bonne continuation et un agréable séjour dans ce beau pays qui est le sien. Haha, oui, merci beaucoup, et merci pour ce chouette moment, c’était tellement exotique, non mais vraiment, avoir affaire à un flic corrompu, avec la visite de l’Ermitage et aller voir un ballet au théatre Marinsky, c’était sur ma «to do list des trucs à faire en Russie». Un must, une expérience à vivre. Merci, vraiment.

Souvenirs d’une promenade nocturne 

Ce jour-là, je me suis perdue en ville. Je suis descendue à un arrêt de métro, et j’ai erré sans trop savoir où j’allais. Appareil photo en bandoulière, écouteurs vissés sur les oreilles, je me suis laissée porter par les lumière de Piter. C’est beau une ville, la nuit.

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L’année passée, lorsque je préparais mon voyage, j’avais mis une photo de cette église comme fond d’écran. Pendant des mois, j’ai contemplé cette image en me disant “un jour, bientôt, peut-être, je la verrai de mes propres yeux…”

And now here I am.

Winter is coming

L’histoire date un peu mais elle est marrante 🙂 C’est une conversation entre Mélissa et Stas, dont je vous ai déjà parlé ici. J’ai à peine exagéré : fin septembre, alors qu’on était emmitouflées dans notre manteau d’hiver, chapka vissée sur la tête, il n’était pas rare de croiser des fous en jean’s t-shirt.

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stas you can't be cold

je suis mexicaine

Héhé. Pauvre Mélissa. Là il fait plutôt bon (6 degrés, tout est relatif), mais les températures ne vont pas tarder à tomber. On pense sérieusement à investir dans une combinaison de ski. J’aimerais bien trouver un truc ringard, fluo bleu – jaune – rose, tout droit sorti des années 80. ^_^

Des nouvelles

Je viens d’avoir une conversation sur skype avec un ami (il se reconnaitra) qui me faisait remarquer que je n’avais rien posté ici depuis le 20 septembre, que c’était bien beau d’avoir un blog intitulé «ma vie à St Petersbourg», mais que de cette vie, on en savait pas grand chose. Qu’il faudrait que je poste plus de photos, que je raconte où je sors le vendredi soir, ce que je mange à midi, à quoi ressemble mon appart, bref, comment je vais, comment ça se passe là bas.

J’ai un peu du mal avec ça. Avant d’écrire je me dis souvent «ouais mais est-ce que c’est vraiment intéressant, franchement?» et du coup je n’écris rien. C’est idiot, je sais. Et carrément paradoxal quand on tient un blog perso.

Alors oui, je vais bien. Je suis tentée de répondre «tout va bien», et de ne laisser filtrer de mon séjour que des morceaux bien choisis, des jolies photos pastels et des success stories. Tout le monde partage cette tendance à ne montrer que ce qui va bien. C’est ce qui fait que notre flu facebook est saturé de selfies de gens heureux, souriants, qui ne font que des trucs cools, ne vont que dans des endroits géniaux. C’est ce qui fait aussi que l’abus de réseaux sociaux nuit à la santé mentale, car après y avoir stalké trop de gens, on a l’impression que notre vie, c’est trop de la merde. Donc voilà :

Parfois, je rentre le soir lessivée. J’ai l’impression que mon cerveau est mou, qu’il flotte dans du coton. J’ai mal à la tête d’avoir autant parlé russe, et je me dis que si ça continue comme ça, je vais attraper une ride à force de trop froncer les sourcils en signe d’incompréhension. «Chto? Ia nié panimaiou…» (Quoi? je n’ai pas compris) est la phrase que je prononce le plus.

Solitude, douce absence de regards (Milan Kundera)

Solitude, douce absence de regards (Milan Kundera)

Parfois, je rentre et j’ai envie de pleurer. Ce n’est pas tant le russe que la sociabilisation qui me pèse. Etre constamment entourée de gens, devoir se faire une place, parler, sourire, avoir l’air occupée. On dit que les gens extravertis puisent leur énergie chez les autres, tandis que les introvertis ont tendance à sortir épuisé de longues interactions sociales. Je ne sais pas trop quelle étiquette me coller, le test de Jung me place plutôt du côté des extra, mais là je me sens complètement intro. Je me sens mal à l’aise, pas à ma place, j’aimerais me mêler aux conversations mais je suis las de devoir faire répéter les gens, je me sens complètement stupide et légèrement pimbêche quand on s’adresse à moi, parce que même si je comprends, ça va trop vite, je réagis trop tard, et souvent ce qui sort de ma bouche, ce sont des trucs complètement plats : «da, da, oui, super, ahh… bien». Quand j’essaye de formuler un truc un peu plus complexe, j’hésite, je cherche l’approbation de mon interlocuteur afin de savoir si j’ai utilisé le bon verbe, le bon mot, au bon cas, et avec la bonne terminaison. Je sais que c’est l’apprentissage normal d’une langue, mais c’est pas évident, surtout quand on base sa séduction (au sens large, le fait d’attirer la sympathie) sur sa conversation. Je me sens comme amputée. J’éprouve souvent une sensation d’inconfort. Un peu comme ce qu’on peut ressentir quand on est invité à une soirée guindée où tout le monde est super bien habillé, mais qu’on s’est ramené en jean’s basket parce qu’on avait pas trop compris le dress code. Les gens nous toisent genre «mais qu’est ce que tu fous là, toi?» et puis bien sûr ils parlent tous d’un sujet qu’on ne maîtrise absolument pas. Il y a plusieurs options : soit on assume d’avoir l’air d’un cheveu dans la soupe, soit on part, soit on boit pour se donner une contenance.

En ce qui me concerne, j’aimerais bien être tout le temps bourrée, mais j’ai beau être en Russie, ça ne se fait pas.

Pour le reste, tout va dans le meilleur des mondes, I’m living the dream. Vraiment. Je posterai bientôt des photos «judicieusement choisies» sur les 30 000 que j’ai ratées parce que je ne sais pas me servir de mon appareil photo. Mais là, il est 5 heures du matin, et j’ai envie de dormir.

Je n’aime pas les voyages

On en revient toujours trop tôt. A chaque fois, j’ai envie de rater mon vol retour, et je me surprends à rêver que quelque chose arrive -une erreur de passeport, un malentendu à la douane, l’éruption d’un volcan, n’importe quoi- et m’empêche de revenir.

C’est frustrant, les voyages. On se sent obligé de se lever tôt (alors qu’on est en vacances, quelle aberration), d’avoir un planning (respecter un horaire, urgh), on veut tout faire, tout voir, et l’on passe d’un endroit à un autre, les yeux rivés sur son Routard, stressé de rater «le machin super génial». On applique consciencieusement les conseils glanés sur les blogs voyages ou donnés par les potes, bref, on compte son temps.

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Sunday morning en chaussettes et pyjama

Moi j’aime bien le perdre. J’aime rester dans mon lit à regarder les feuilles tomber des arbres et ne pas me sentir coupable de ne pas être sortie aujourd’hui. 

J’aime me dire «j’habite ici», avoir un quartier, des habitudes. Connaître les lignes de métro, imiter les locaux, me plaindre du temps et raconter à qui veut l’entendre que si je suis enrhumée, «c’est la faute de Peter».
«Peter», c’est le nom que donne les Petersbourgeois à leur ville. Pour la petite histoire, il y a quelques jours, je discutais avec une fille du cirque, et m’entendant tousser, elle me dit «tout le monde est malade… c’est la faute de Peter». J’avais déjà entendu ce surnom, mais pensant qu’elle parlait de quelqu’un du cirque, je lui ai répondu «heu, mais c’est qui Peter? je le connais pas». Je me suis sentie un peu idiote, haha.

Bref, habiter à l’étranger, c’est s’offrir le luxe de prendre son temps. Je suis ici pour un an, je ne suis pas pressée. Je n’ai même pas encore mis les pieds à l’Hermitage, et je n’ai qu’entrevu la cathédrale Saint-Sauveur-sur-le-Sang-Versé (juste le temps de faire quelques photos, je reste tout de même un peu touriste, hein). Par contre, j’ai pu observer certaines choses. Voici donc mes premières impressions de Russie.

En Russie, on te spamme jusque dans la rue :

Impossible d’échapper au «courrier indésirable». Les trottoirs sont recouverts de petites annonces louches, genre «Aliona cherche l’amour» ou «travail pour jeunes filles». Hum.

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Et l’on affiche des poèmes de Pouchkine dans le métro :

Entre deux publicités, quelques vers du Cavalier de Bronze surgissent des néons :

Je t’aime, ô création du génie de Pierre, j’aime ton profil noble et sévère, le cours majestueux de la Néva, le granit des quais, les grilles de fer de tes jardins, le clairobscur de tes nuits méditatives, cette lumineuse absence de lune, alors que dans ma chambre j’écris sans lampe et que les maisons endormies des avenues désertes sont visibles, et claire l’aiguille de l’Amirauté et que, répudiant toute ombre au ciel doré, le crépuscule du matin a vite fait de remplacer l’autre et n’accorde qu’une demi-heure à la nuit.

Traduction de J. Chuzeville (en entier, ici)

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Vers les tréfonds de la terre, station Udyelnaya

Le métro est le moyen de transport le plus pratique et le plus rapide, et les stations sont impressionnantes. Le sous-sol de Saint-Petersbourg comptant de nombreuses rivières, il a fallu creuser à plus de 80 mètres pour créer le réseau. Du coup pour accéder à la rame, il faut prendre des escalators qui n’en finissent pas (2min47 pour descendre, j’ai calculé). Parfois les gens s’asseyent sur les marches, tranquilles. Il y a 4 escalators, au cas où l’un d’eux tombe en panne, mais tout de même, je n’imagine pas le bordel que ça doit être si jamais tous tombent en rade.

Les Russes sont romantiques :

Une des premières choses qui m’a interpellée quand je suis arrivée ici, c’est le nombre de fleuristes («цветы», fleurs). Il y en tous les 30 mètres, sans exagérer. Et attention, ils sont ouverts 24h/24 : on ne sait jamais ce qui peut arriver et qui l’on peut rencontrer, à 3h du mat.

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A ma naïve question «pourquoi?» l’on m’a répondu, très logiquement «bah, les gens aiment bien offrir des fleurs et en recevoir». Si je ne reçois pas de «boukieti» cette année, j’aurai vraiment raté mon intégration. 

Les Russes sont en général ouverts et accueillants :

Sauf les employés du métro, ceux-là sont sympas comme des portes de prison. Mais en général, il est assez facile d’engager la conversation avec des inconnus dans la rue, dans le tram, au magasin. Hier dans le bus, on a rencontré un ancien soldat. Au début j’étais un peu méfiante, je me demandais s’il n’était pas bourré car après avoir postillonné sur mon manteau, il le frottait sans cesse avec un air soucieux. Je pense qu’il voulait juste me toucher le bras. Avant de descendre, il nous a tendu un papier. J’imaginais qu’il cherchait à obtenir quelque chose; de l’argent, un service, un numéro de téléphone. Pas du tout, c’était un toast, qui, a-t-il affirmé, impressionnera nos amis russes.

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“Je vous souhaite beaucoup de bonheur et de bonnes choses ; avoir des amis, de la chaleur, vivre longtemps, gaiement, et courageusement, afin de ne jamais vous embêter. Je vous souhaite de chanter, de rire, je vous souhaite de boire la vie jusqu’à la dernière goutte” (ou quelque chose comme ça)

Contrairement à ce que l’on croit, on ne dit pas juste “na zdarovié”(littéralement “à votre santé”) lorsqu’on trinque, mais plutôt “na… blablablablablablabla”(soit, au cas où vous auriez besoin d’une traduction : “à… blablablablablabla”). Plus long est le discours, mieux c’est.

Et puis ils sont quand même un peu tarés : 

Comme ces gens qui ont décidé de faire du jet ski sur le canal Griboiedov.

JEt ski ok

Je suis conquise.

Jour 5

Il faudrait quand même qu’à un moment, je commence à nommer mes articles autrement que par “Jour x”. Bah. Je le ferai dans J+1. Demain. Aujourd’hui, j’ai envie de vous raconter mon week end. Comme vous le savez peut-être, je travaille en tant que volontaire dans un cirque. Le projet a 15 ans déjà, et leur but, c’est d’aider des enfants qui vivent toutes sortes de situations difficiles ; qu’elles soient sociales, économiques ou physiques.

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Quelques portraits des enfants du cirque

Ce week end avait lieu le «festival des enfants volants». Alors non, ce n’est pas le genre de spectacles qu’on va voir pour se donner bonne conscience, comme on irait regarder danser notre petite cousine déguisée en arbre à la fancy fair de son école pour lui faire plaisir.

On n’y va pas parce que «quand même c’est vraiment cool ce qu’ils font pour ces gosses», on y va parce que c’est beau, parce que ces enfants sont impressionnants, professionnels, et qu’on prend beaucoup de plaisir à les regarder.

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Aux abords du cirque, des enfants jouent, “Space Oddity” de Bowie résonne au loin. Ground control to Major Tom. Take your protein pills and put your helmet on…

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Ce week end, j’ai vu des choses formidables : j’ai lu la fierté sur le visage d’une petite fille autiste, tandis qu’elle faisait une roue sous les applaudissements du public, j’ai applaudi un spectacle d’enfants sourds muets en faisant des tourniquets avec mes mains, j’ai été émue par la musique, époustouflée par les acrobaties, les saltos, les poiriers, les vrilles. C’était génial. J’ai un peu filmé, je posterai bientôt la vidéo. 

Le festival s’est clôturé par un repas, arrosé au thé à… bah, devinez.

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Au thé à la vodka, évidemment. A part le servir dans un samovar, je vois mal comment on peut faire plus russe. Enfin, était-ce le thé à la vodka, ou la réussite du festival, tout le monde était joyeux, et on a terminé la soirée au bar «Oh, sport!» (si, si), un «rioumotchnaya» (Рю́мочная), terme tout droit sorti de la période soviétique, que l’on pourrait traduire par «vodka room» et qui désigne un endroit où l’on boit des alcools forts.

Quand le bar a fermé, on s’est partagé une bouteille de vin avec les quelques survivants, tout en se promenant sur les rives de la Neva. La manière tout à fait naturelle avec laquelle ils ont proposé l’idée me dit que c’est quelque chose qui se fait, ici, boire en marchant. Ca m’étonnerait pas qu’il y ait une expression pour désigner cette habitude. En Belgique, on va plutôt se poser dans un parc, en Russie, si l’on ne veut pas se retrouver gelé sur un banc, il faut bouger.

Heuu, je maîtrise pas encore les photos de nuit ;)

Bon, les photos de nuit, c’est pas encore ça hein.

C’était une très chouette première soirée. J’ai discuté avec la directrice du cirque des raisons pour lesquelles je suis venue en Russie, mais tenter d’expliquer en russe que je voulais expérimenter la “pesanteur soviétique” après avoir lu Kundera, c’était pas évident. Elle m’a répondu “tu sais Julie, la Russie c’est pas juste Gogol ou Dostoievski. C’est un pays dur. Certains volontaires ne le supportent pas, et ils partent après seulement 3 mois (…) Oupsala Tzirk, ce n’est pas la Russie. J’ai créé Oupsala pour que les gens jugés “inadaptés à la société” s’y sentent bien.” Et d’ajouter en anglais, avec un énorme sourire “it’s my circus, I do what I want. Fuck politics. It’s my circus”.

Je ne vois pas de meilleure conclusion à cet article.

Jour 3

Il est un peu plus de minuit, j’ai ouvert un Toblerone. Oui c’était un cadeau, mais j’en ai déjà donné un à Sasha. Chocolat partagé, faute à moitié pardonnée? Le truc c’est que je suis un peu, hmm, tendue.

Au cirque, tout le monde est très occupé et on ne fait pas trop attention à nous. Avec Mélissa, on essaye tout de même de se rendre utiles, et on demande à tout va «mojna pamagat?» («est-ce que je peux aider?»). Mais notre dévotion n’est pas toujours très bien accueillie.

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Histoire de mettre un visage sur un nom, voici Mélissa en train de voler du wifi au coffee house à côté de chez nous

Les gens s’en contrecarrent si tu ne maîtrises pas tout à fait leur langue. Parler moins vite et utiliser des mots simples? Haha, not in Russia. Alors la technique, c’est de sourire timidement, et tenter un «da, heu… mais j’ai pas tout compris en fait, qu’est-ce que je dois faire?», parfois ça passe, et parfois… bah, ils te regardent comme si tu étais la dernière des merdes, soupirent et puis t’ignorent.

Je ne m’en fais pas trop, je savais que ce serait difficile, qu’il y aurait un temps d’adaptation. Après tout, c’est ce que je cherchais : faire quelque chose d’effrayant, sortir de ma zone de confort. 

Jour J

8h30 : j’ai le coeur un peu serré devant le panneau d’affichage. Les aéroports me rendent toujours fébrile. Tous ces gens qui partent, reviennent, se retrouvent, se disent au revoir… Toutes ces histoires en transit et puis la mienne, qui se termine ici et commence ailleurs.

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Je sens les larmes me monter aux yeux tandis que je cherche mon vol parmi tous ces noms de ville que je ne connais pas. Stockholm : CANCELED. Tant pis pour l’escale en Suède et le siège près du hublot. Pas d’adieux larmoyants non plus : le stress de la situation prend le dessus sur ma mélancolie. J’arriverai 2h plus tard en Russie, mais j’y gagne au change.

9h15 : J’achète du chocolat pour en offrir à St Petersbourg. A la base, j’avais chargé ma valise avec toute une boîte de mignonnettes, mais 1kg5 de chocolat, c’est beaucoup, et 23kg de bagages, c’est peu.

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9h40 : On embarque. Emue (pour ne pas dire à l’ouest), je laisse derrière moi la Belgique, les gens que j’aime, et sur la banquette, mes tablettes de chocolat chèrement payées.

10h15 : L’avion décolle. Je réalise que j’ai oublié mes chocolats, le business man à côté du hublot ne lâche même pas son Wall Street Journal pour regarder la terre s’éloigner et les écouteurs que je viens d’acheter grésillent déjà. La vie est injuste, parfois.

Alors je pourrais continuer à vous parler de mes histoires de chocolat, des Toblerones suisses de Francfort, de la bouffe de la Lufthansa, et de mon escale tout à fait passionnante en Allemagne, mais ça y est, je peux maintenant le dire, je vous écris de Russie, et y’a d’autres choses à raconter.

Il faisait magnifique quand je suis arrivée à Peter. C’est Stanislas, le mec qui gère les relations presse du cirque, qui est venu me chercher. Dans la voiture, dans ma tête, je suis en boucle : «putain je suis en Russie, j’y crois pas, c’est dingue, oh, des Russes, wouw, je suis en Russie, c’est dingue, oh, une Lada, oh une statue de Lénine, et tiens, c’est quoi ça?, «hey, Stas, c’est quoi ça?»» Je m’extasie, je prends des photos de tout et n’importe quoi, et Stas se moque gentiment de moi «tu sais, il y a de plus beaux endroits». Je lui rétorque «ce sont des souvenirs» et je souris bêtement. «C’est dingue, je suis en Russie».

Arrivée au cirque, je fais la connaissance de Sasha, la personne avec qui j’étais en contact avant mon arrivée. Elle doit avoir mon âge, elle est blonde, jolie et souriante. Je l’imaginais tout autrement. Il faut dire que Sacha m’a déjà raccroché au nez, qu’elle prend 3 semaines pour répondre à un email urgent et qu’au téléphone, elle n’est pas froide, mais glaciale. Quand Mélissa, la volontaire mexicaine, lui a demandé si elles pouvaient parler anglais, elle a reçu pour toute réponse un cinglant “NIET”. Autant dire que j’appréhendais de rencontrer le dragon. Enfin, en vrai, elle est étrangement sympa. Et elle n’a rien dit lorsque je suis passée à l’anglais pour lui expliquer mon histoire d’avion annulé.

Il est déjà 2h du mat’ ici, je vais essayer de dormir dans mon lit de ressors tout tendu, je dois me lever tôt demain.